Une marmite sur le feu, dix jours autour du Mont Blanc, un massif qui cesse vite d'être une carte pour devenir une histoire partagée.
On s’est rencontrés à Chamonix à l'hôtel Albert 1er, un 5* de renom. Trois couples américains, autour de soixante ans, arrivés après des mois de mails. Je leur offre chacun un bonnet Créateur D’Motions. Eux sortent de leur sac un chapeau fabriqué pour l’occasion, avec écrit en gros : NO SNIVELLING – interdit de se plaindre. On rit. on ne le sait pas encore, mais ce chapeau va devenir le fil rouge du voyage. Le soir même, on dîne dans un restaurant au nom évocateur : le Chaudron. A peine les verres servis, les rigolades s 'enchaînent. En sortant, je comprends deux choses : ils sont profondément épicuriens, et ce séjour va ressembler à une marmite posée sur le feu : toujours prête à bouillir, sans jamais déborder.
Le lendemain, première vraie journée de marche. Sur le papier, ils sont “sportifs mais pas trop”. Sur le terrain, ils montent fort. Du coup, pour ne pas arriver trop tôt, j’ajuste en cours de route. Le soir, on ne dort ni en refuge, ni à l’hôtel : on dort chez Bertrand, face au Mont Blanc. Cet ancien client devenu ami, a restauré un chalet authentique sur Argentière. Je lui ai donné carte blanche et il nous sort le grand jeu : rôti en basse température, gratin dauphinois, gâteau aux myrtilles, cave ouverte comme un secret. Entre deux plats, il raconte ses souvenirs d’alpinisme et pointe du doigt les sommets qu’il a gravis. On finit par danser dans son salon, face aux glaciers. Ce moment-là n’existe dans aucun catalogue. Il existe parce qu’il y a lui, cette relation, ce choix.


Plus tard, on arrive à Champex-Lac. L’eau est glacée en cette fin septembre mais rien ne les arrêtent. Ils se jettent dans l'eau comme des enfants. En sortant, on file directement en terrasse : une première bière, puis une deuxième, puis des cocktails. Les filles taquinent Reid qui finit par leur tendre sa carte bancaire ; elles reviennent chargées de souvenirs en chantant « Money, Money, Money » d’Abba. Le soir, on dort au Splendide, cela ne s'invente pas. Depuis sa terrasse extérieure, la lumière décroit, un « gin to » dans la main, cet hôtel centenaire offre une vue inégalable sur les Grands Combins.
Vient ensuite la journée où il faut commencer à “taper dans la machine”. On monte au Grand Col Ferret par une variante sauvage pour basculer en Italie. Là-haut, les visages se ferment un peu, les corps sentent la fatigue, mais la vue balaye tout. En bas, le premier vrai refuge de montagne : Bonatti. Autour, de grands dortoirs, des sacs partout, trois douches pour tout le monde. Heureusement, j’ai réussi à leur décrocher une petite chambre de six, plus intime. Eux qui ont commencé dans un 5* découvrent ce que veut dire une nuit en haute altitude. Le NO SNIVELLING prend soudain tout son sens.
Le lendemain, on devait monter plus haut encore mais la météo en décide autrement. La variante par les crêtes devient sans intérêt. Je décide alors de descendre directement à Courmayeur. Cependant, la montagne se laisse toujours désirer. June décision s'impose de modifier radicalement les plans : direction les thermes de Pré-Saint-Didier pour un moment suspendu entre chaleur et brume.
De retour côté français, au fond de la vallée des Chapieux, je les emmène chez Bernard, producteur de Beaufort à la Ville des Glaciers. Dos rond, mains marquées, cave brute qui sent le lait et la paille. Il sort trois meules d'âges différents. Le plus vieux pique les gencives et explose en bouche. Je repars avec de quoi assurer les prochains apéros. Eux repartent avec une autre image de la montagne : une terre qui fabrique quelque chose, loin des cartes postales.
Puis, on passe la nuit chez Pierre, un ami, dans un gîte familial au fond de la vallée. Pas de réseau, juste les anecdotes des randonneurs qui résonnent autour de la bonne soupe chaude. Le lendemain, les sommets sont blanchis par la neige fraîchement tombée et la vallée est noyée dans la brume. Au col, tout est blanc, juste ce qu’il faut pour donner un relief particulier au silence.
Le soir, sur les conseils de Cubi, un vieux copain moniteur, j'ai réservé une table simple et authentique aux Contamines. Malheureusement, la pluie tombe sans faiblesse. Je l'appelle : “Tu ne connaîtrais pas un gars pour nous déposer ?” Il me répond que c’est lui, mon gars, et débarque avec son van aménagé. On se tasse dedans. Avec John, on se tasse sur une banquette arrière, un peu serrés, mais morts de rire.
Le dernier jour, il faut de nouveau choisir entre un itinéraire alpin ou une version douce. Je vois Missy parfois poser la main sur son genou. Je sens qu’elle serre les dents, même si elle répond toujours “I am OK”. Je choisis l'option facile : montée tranquille au col de Voza, une terrasse, un dernier verre, puis le train de Saint-Gervais pour elle. Je termine à pied avec les autres. Sur la carte, ce n’est qu’une petite flèche. Dans leurs souvenirs, c’est exactement ce qui change tout : finir sans amertume, sans souffrance inutile.
On boucle la boucle à Chamonix, à l’Albert 1er, là où tout a commencé. Un dernier dîner, quelques verres encore, mais plus calmes. Puis, on se serre dans les bras, l'émotion est palpable . Ce n’était pas leur “Tour du Mont-Blanc”. C’était leur « Odyssée du Mont-Blanc ».
Un peu plus d'images, pour le plaisir...
En espérant toujours vous faire rêver un peu plus loin.
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